dimanche 8 janvier 2017

3-7 janvier 2017 - La tourmente et l'éléphant

Ça traîne toujours
Bon… pour celles et ceux qui ont suivi, nous devions repartir le 3 janvier pour Goré afin de recommencer à donner nos formations dans le camp de Gondjé à partir du 4 janvier, jusqu'au 17.

En ce 7 janvier 2016, je suis en train d’écrire à partir de l'appartement de N’Djamena… et nous attendons toujours la signature des nouvelles autorisations, qui (tenez-vous bien!) doivent maintenant passer par le bureau de la Présidence de la République. Cette affaire a pris des proportions inimaginables. Nous avons rencontré hier les responsables du UNHCR à la maison-mère de N’Djamena — rien de moins. Pendant plus d’une heure, ils nous ont accueillis avec grande hospitalité et ils ont tenu à s’excuser personnellement pour ce qui nous arrive. Notre groupe d’artistes n’a, au fond, rien à voir dans toute cette affaire d’autorisations, de refus, de menaces et d’intimidation nous dit-on. Ça se passe au niveau des représentants du CNARR qui ont voulu montrer qu’ils avaient du pouvoir. Ils n’ont normalement jamais préséance sur le UNHCR dans ce genre d’affaires, mais comme le représentant du CNARR qui a décidé de nous mettre des bâtons dans les roues a de bonnes relations au niveau du Ministère de l’Intérieur (l’agence de renseignement) il en a profité pour faire le coq. Comme l’engrenage est en marche, il nous faut aller au bout des démarches et recevoir une signature du bureau de la Présidence. Oui, vous avez bien lu : un représentant du président de la République doit signer notre foutu papier ! 

Si je vous disais tous les allers-retours qu’a fait Taigue dans N’Djamena depuis lundi vous n’y croiriez pas. En plus on est en pleine crise de la fonction publique, en grève depuis plusieurs mois mais placée face à un décret du président forçant tout le monde à revenir au travail ce qui entraîne la grogne des syndicats. Certaines personnes se rendent au bureau, d’autres travaillent de la maison… Et les dossiers s’empilent. Lundi on a dit à Taigue qu’il aurait son papier mardi matin. Depuis il a passé des heures à attendre dans différents bureaux de la capitale, à appeler à droite et à gauche, à être envoyé d’un endroit à l’autre, à se faire demander d’autres photocopies de ceci et de cela, à se présenter à des rendez-vous où personne ne l’attend… Bref c’est la maison des fous ! (« MAIS JE NE VEUX PAS LE PORT !!! »)

Pendant ce temps, les groupes de danseurs, de chanteurs et de comédiens des camps de réfugiés de Gondjé et d'Amboko appellent Taigue trois fois par jour pour savoir où en sont les démarches. Ils continuent à se réunir tous les jours à l'Espace des Jeunes pour travailler, pratiquer et répéter. Ils sont là tous les jours -- c'est incroyable ! Je trouve ça merveilleux et ça me fend le coeur en même temps... Nous avons un groupe de plus de 75 personnes, entourées d'un public de près de 200 personnes, qui ressentent un réel besoin de cet espace d'art, de culture, de paix, de liberté. Ils sont là. Malheureusement, nous sommes cloués à 600 kilomètres par des administrateurs corrompus qui, eux, cherchent à se montrer la crête pour se sentir importants et pour, au bout du compte, se faire la piasse sur notre dos. C'est dégoûtant. 

Entre-temps, au lieu de piétiner nous avons continué à répéter et à approfondir notre création. L’IFT nous a gracieusement donné accès à la grande scène les 3-4-5 janvier. Sans Taigue, qui était toujours en train de sillonner les rues de N’Djamena, nous avons surtout répété à trois. Geneviève et Ngarta ont revu ensemble l’environnement sonore, et sont en train de composer de nouvelles musiques. C’est beau de les voir travailler ensemble, de les entendre se découvrir et échanger. Moi j’ai adapté le texte afin qu’il puisse être reçu par des gens qui ne comprennent pas le français. Le corps et l’image sont mis à profit. C’est super d’avoir ce temps pour aller plus loin, creuser, explorer et donner de la chair à ce que nous avions monté en décembre. La création prend une forme nouvelle en vue de la présentation à Gondjé. Les relations seront plus claires : celles entre nous sur la scène mais aussi et surtout celles entre nous et le public. Sans compter que l’espace de jeu sera complètement différent dans le camp de réfugiés. 

Vendredi le 6 janvier en fin-AM, Taigue s’est encore fait dire qu’il devait attendre lundi pour la %#?#& de signature. Nous avons ravalé notre colère collective et avons commencé à imaginer un plan B. Mardi (10 janvier) c’est un peu la date limite de départ afin de pouvoir faire un travail qui en vaut la peine à Gondjé. Si nous n’arrivons pas à partir mardi, on va rester ici et offrir des ateliers de formation aux comédiens de Vangdar chez Themacult ainsi qu’aux groupes d’alcooliques avec qui nous avions travaillé en décembre. Si nous arrivons à partir mardi, nous tenterons de repousser notre retour vers N’Djamena de deux jours (nous reviendrons le 19 au lieu du 17) afin de pouvoir passer un maximum de temps avec les gens de Gondjé. 


À l’ombre du Grand Éléphant
Monsieur chameau (ou madame chamelle)
En PM vendredi, nous avons décidé de décrocher et de relâcher un peu nos frustrations en sortant de la ville. Taigue nous a amené à 75 km au nord de la capitale, à Dandi, au Rocher de l’Éléphant. Nous avons roulé pendant près de deux heures dans un paysage de plus en plus désertique et de moins en moins peuplé : grandes plaines à perte de vue, arbres épars, quelques petits villages ici et là. Dans la voiture, ambiance de road-trip alors que la musique jouait à fond la caisse, les fenêtres ouvertes laissant passer l’air chaud et sec du début janvier. Au bord de la route, de plus en plus de troupeaux de boeufs, de troupeaux de chameaux (!!!), de groupes de chèvres (souvent en conférence de plusieurs dizaines de bêtes sous l’arbre à palabres…!), de moutons et de béliers soudanais — une étrange variété de mouton avec une très grosse queue poilue. Tout d’un coup, Taigue nous a pointé une majestueuse masse rocheuse se dressant au milieu de l’immensité. Quelle surprise. Comment est-elle arrivée là ?! Une demie heure plus tard nous étions au pied de cette montagne de roc. Il fallait se rendre de l’autre côté, sur une route de sable, pour trouver trois autres immenses monticules. 

Ensablés...




Conduire dans le sable, c’est un peu comme conduire dans la neige : des fois on reste pris. Eh ben… on est restés pris (merci Taigue !). Comme on n'est pas au Canada, il n’y avait pas de pelle ni de traction aids dans la voiture — malheur ! Heureusement deux jeunes d’environ 12-13 ans sont apparus de nulle part et nous ont sortis du pétrin en nous aidant à retirer le sable sous la voiture et à couper, avec des lames de rasoir qu’ils avaient sur eux, de grandes feuilles qu’on a placées sous les roues. Sans ces deux amis, on restait là un bon moment…!




On arrive...






Désensablés, nous avons pu nous rendre au fameux rocher. C’était simplement magnifique. Il était là, l’éléphanteau majestueux semblant avoir été taillé à même le roc par d’immenses mains venues de nulle part. Nous avons passé un long moment dans le silence venteux, juchés en haut de notre montagne, à regarder l’immensité s’étendre devant nous, oubliant les soucis administratifs de la grande ville alors qu’un grand troupeau de chameaux chargés de sacs de mil passait lentement au pied de la montagne. Moments magiques, comme coupés du monde par le grand éléphant de pierre… 







Le voici...


Il a même accepté de poser avec nous !













lundi 2 janvier 2017

2017 - Un deuxième accueil !

1er et 2 janvier 2017

D'abord, rassurez-vous : Geneviève va beaucoup mieux !! Voilà. 

C’est étrange : les deux derniers jours donnent l’impression du début d’un nouveau séjour. Deux rencontres « officielles » avec des gens du milieu artistique n’djmanenois étaient prévues pour ces deux journées. Ces deux rencontres, filmées par Cyril et Renaud, font partie d’une série d’entretiens servant à découvrir et échanger avec le milieu culturel, ses réalités, ses défis, ses visions. 

1er janvier - Djafat Pricolossou
Djafat portant Tartaglia "l'avocat" !
Djafat c’est le clown tchadien. Il y en a un — c’est lui. Il a découvert le mime et le clown dans le cadre d’un atelier de formation (au Burkina Faso si je me souviens bien). Il a été profondément touché par la valeur humaine de ce mode d’expression. Depuis, il a décidé de développer le clown au Tchad — quel défi ! On s’était déjà rencontrés en 2013 et on avait eu de belles discussions au sujet du clown ici, de la façon de l’aborder, de la signification du nez rouge pour un peuple dont le nez ne devient jamais rouge, du masque, du rire, de la fonction du rire, etc. Cette rencontre-ci nous a permis de renouer, de revenir sur ces discussions, d’approfondir la réflexion, de partager sur la pédagogie, de discuter de l’art et de l’artiste. C’était fascinant. Pour Djafat, l’art, le clown, le théâtre sont des façons d’ouvrir les coeurs, de briser les frontières, de prôner la cohabitation pacifique, de dénoncer la violence. Il est porteur d’une grande richesse et d’une mission de partage — tout cela sans prétention. Ça me fait beaucoup réfléchir sur la façon selon laquelle nous abordons l’art chez nous. Nous prenons beaucoup de choses pour acquis, et nous oublions que l’art pour l’art relève du luxe. L’acte artistique est foncièrement politique, quel qu’il soit… 

Bref, je ne résumerai pas toute la discussion — vous verrez le documentaire !

Après ce long et fascinant entretien, Djafat a entrepris de nous intégrer à notre quartier. Quelle belle aventure ! Jusqu’à maintenant nous n’avions pas eu le temps de rencontrer les gens. Nous quittions tôt le matin, revenions tard le soir, et les seuls jours de repos que nous avons eus nous étions malades…! Bien sûr nous avons pris l’habitude de saluer les voisins et les gens que nous croisons mais ça restait timide. 

Amitiés dans le quartier
En quelques heures avec Djafat, nous avons rencontré la majorité de nos voisins du quartier et nous nous sentons soudainement des membres à part entière de la communauté. C’est complètement fou ! D’abord, tout juste au coin de la rue il y a une dame qui fait le « kochette », une boisson traditionnelle faite de riz fermenté, servie dans une calebasse. Je n’aurais jamais su si Djafat ne m’avait pas montré. Il m’a offert une calebasse. C’est un (très) gros bol, vendu 50 FCFA (10 sous) comme ça, en pleine rue. D’abord hésitant devant le liquide laiteux, j’ai tout de même accepté l’offre. Eh ben…! À peine avais-je pris deux gorgées que les gens ont commencé à s’attrouper. « Le Blanc qui boit kochette ??! Non!! Ouahhh ! Salut ! », « Tu bois ça ??! BIENVENUE !!! », « Le nasara qui kochette !! Tu as la nationalité tchadienne maintenant !! ». 

En trente minutes, au moins une vingtaine de personnes se sont arrêtées, m’ont serré la main, m’ont accueilli. On a rencontré des musiciens, un artiste visuel, plein de gens saouls aussi (oui parce que cette boisson elle tape !! surtout en plein soleil !! et les gens en boivent au moins 4-5 calebasses). Les gens étaient fiers de me voir participer à la tradition. La dame qui fait le produit m’a fièrement expliqué comment elle procédait et m’a invité à venir y assister la prochaine fois qu’elle va brasser (la semaine prochaine). On m’en a offert encore et encore — et encore et encore. « Allez ! On mélange ! » (c’est ce qu’on dit ici) J’ai dû insister fort pour n’en prendre qu’une, prétextant que je devais d’abord voir si mon ventre tient cette boisson. Les gens étaient insultés que je refuse l’invitation. J’ai tourné ça à la blague en disant que j’avais encore du travail et que je ne pouvais pas rentrer au boulot en rampant ! Dans tous les cas, il y a tout un groupe de gens qui m’attend pour le prochain kochette !

Brin de folie chez "Tantine femme gentille"
Ensuite, un peu titubant (c’est fort ce truc) nous avons visité le studio d’un musicien/sonorisateur surnommé Amidal et installé à quelques pas de chez nous. On aurait jamais cru qu’il y avait un studio là ! Ensuite, petite bouchée au café au coin de la rue :  « Chez Tantine femme gentille » ! Ça n’a vraiment l’air de rien à l’extérieur, mais que d’ambiance une fois sous les tentures. Les clients, les enfants, la grosse tenancière Odette assise parmi tout ce monde. Là encore, les gens étaient excessivement fiers de nous voir là. Tout le monde est venu nous parler, et tout le monde sans exception nous a dit qu’on était du quartier maintenant, qu’on avait rien à craindre, qu’ils étaient derrière nous en toute circonstance. Comme quoi la méfiance entraîne la méfiance, et l’ouverture entraîne une fraternité sans pareille. Quel après-midi ! 

Depuis notre arrivée, on nous a dit à répétition que le Tchad est un pays communautaire, où les gens se tiennent serrés. Je comprends beaucoup mieux. Les quartiers sont de petits villages où tout le monde se connaît, se soutien et s’entraide. Depuis cette escapade, les gens ne nous regardent plus de la même façon, les sourires sont francs, les salutations sont systématiques. C’est très touchant de vivre ça. On se sent chez nous…



2 janvier - Vangdar Ismael Dorsouma
Lieu de partage
Aujourd’hui, nous rencontrions Vangdar, un doyen du milieu artistique n’djamenois, qui se bat corps et âme pour la survie des arts et de la culture dans son pays. Je l’avais aussi rencontré en 2013. Il dirige depuis 1989 l’Association Themacult, une des rares compagnies de théâtre d’ici. C’est un monsieur souriant, un bon vivant rayonnant de chaleur humaine, qui connaît son milieu et les problématiques qui le caractérisent, qui est à la fois profondément lucide et très, très inspirant.  

Il nous a accueillis dans son lieu de travail, un espace qui existe depuis maintenant quatorze ans et qui reçoit spectacles, formations et festivals. On sent la grande passion et le profond dévouement qui ont été nécessaires et qui sont toujours essentiels à la mise sur pied et à l’entretien de cet espace de création et d’échanges. Vangdar a permis de faire naître toute une génération d’artistes, dont plusieurs très talentueux ont quitté le milieu faute de moyens de subsistance. Il ne baisse pas les bras et il est un réel moteur et porteur d’espoir dans une société où les arts et la culture ne sont aucunement valorisés par le gouvernement en place.







Échanges et bonne bouffe...!

Suite à l’entretien et à la visite de son lieu, Vangdar nous a chaleureusement accueillis chez lui pour un véritable festin de ragoût de mouton et de « marara » (abats de mouton). On s’est régalés. Je ne le répèterai jamais assez : on mange tellement, tellement bien au Tchad. 

La discussion s’est poursuivie dans la cour chez Vangdar, avec les poules qui couraient partout et le chien Obama (hihi !) qui faisait le guet. Quel bel accueil. 

Nous en avons profité pour planifier un atelier de jeu masqué et de chant que nous donnerons aux comédiens de Vangdar à notre retour de Goré, le 20 novembre (à la veille de notre retour au Canada). L’échange se poursuit !

Devant la murale  (Cyril, Vangdar, Geneviève, Mathieu, Abakar)



Cette année, 9e édition du Festival FIADPUP organisé par Thémacult



Nouvel An - Renouveau !

31 décembre 2016

Veille du jour de l’an plutôt tranquille en journée, alors que Geneviève se remettait toujours de son tord-boyaux. Nous avons sorti les remèdes de grand-mère: vinaigre de cidre de pommes, riz blanc, soupe poulet et nouilles maison. Nous pouvons confirmer que ça fonctionne beaucoup mieux que le cocktail immodium-senokot-gravol-diovol-gaviscon essayé en alternance ces derniers jours…!

Remèdes de mère-grand aidant, la soirée du 31 fut un peu plus animée. Nous nous sommes rendus, avec Taigue et Sarah, au bar « 5 kilos ». Cinq kilos de quoi ?… je ne sais pas trop ! Mais c’est un endroit vraiment sympathique avec de grands arbres au-dessus de la piste de danse et tout plein de musique africaine nostalgique des années 1980-1990. Un band live jouait et animait la galerie à partir de 23h30. Les amis sont venus nous rejoindre progressivement, et nous avons dansé le passage de l’année tous ensemble. Le jour de l’an est LA grande fête ici. Noël ce n’est rien…! En fait, ce n’est que chrétien, alors que le Nouvel An n’a pas de frontières idéologiques, religieuses ou autres. Je n’ai jamais vu N’Djamena aussi animée. 

C’était impressionnant et, très honnêtement, un peu épeurant ! 

Oh ! Pas le bar, comprenez-moi bien ! L’ambiance au « 5 kilos » était endiablée, on a intégré les deux Blancs aux célébrations et à la danse à coups d’accolades chaleureuses et de cette salutation typique du Tchad : tempe contre tempe et front contre front — c’est un contact d’une grande chaleur et un échange empreint d’humilité et de grande vérité. Lorsqu’on nous salue de cette façon on se sent accueilli, inclus, bienvenu. C’est très touchant, en fait.

« On est ensemble ! », « bonne année mes frères ! », « venez danser avec nous !! » 

Non, ce n’est pas ça qui fait peur…! Ce qui fait peur, c’est le chemin du retour. Nous ne sommes pas rentrés tard (il devait être 1h), mais les rues étaient bondées de monde, de voitures, de motos qui vont dans tous les sens. C’est la folie !! Je n’ai jamais vu ça : les motos sans phares portant 2,3,4 personnes qui passent devant, derrière, sur le côté, presque par-dessus notre voiture ; les 4x4 qui foncent dans les groupes de fêtards titubants entassés au milieu des routes en risquant d’en écraser une dizaine en cours de manoeuvre; les gens costumés qui dansent et chantent dans les rues ; et à travers tout ça la police, les mitraillettes, les gens de la croix-rouge qui sont aux ronds-points pour assurer une semi-sécurité. Le bilan : 120 morts pour cause d’accidents pendant les nuits du 31 et du 1er ! Et ce n’est pas un chiffre exorbitant — c’est normal ! On murmure à mi-voix : « ça c’est ceux qu’on a comptés hein… »

Wow !…

Nous nous sommes endormis au son des multiples musiques qui montaient des bars et des concessions du quartier et se mélangeaient dans un chaos sonore incompréhensible et joyeusement festif. 

Les gens semblent contents de laisser 2016 derrière, avec ses morts, ses élections, ses mesures d’austérité, ses tensions… Vivement le vent frais du renouveau. Il n’y avait pas la poussière ou le brouillard habituels en cette veille du Jour de l’An : c’est bon signe, non ?


samedi 31 décembre 2016

28-30 décembre - Retour au boulot… et surprise : les plans changent !! Eh oui.

28-29-30 décembre 2016

Nous étions censés être en répétition les 28-29-30 décembre à l’IFT. Au menu : revoir ensemble le vidéo de ce que nous appelons maintenant « Zone rouge » (le work-in-progress que nous avons présenté au festival Souar-Souar) afin d’y apporter les modifications nécessaires suite à cette première représentation publique et en vue de la reprise. En effet, entre le 15 et le 17 janvier nous prévoyons présenter un spectacle à Goré et dans le camp de Gondjé, où les réfugiés montreront aussi le résultat de leur travail de formation avec nous. En vue de cette reprise, nous avons pas mal de détails à préciser au niveau de l’espace et des chorégraphies, et nous devons revoir l’environnement sonore maintenant que Frédéric a été remplacé par Ngarta. Pas mal de pain sur la planche, donc!

C’était le plan — mais comme les choses changent…! Tout bouge, comme dirait l’autre. 

D’abord, le 28 au matin Taigue et Sarah se sont rendu compte, au réveil, que la moto de Sarah leur avait été volée pendant la nuit. Les voleurs ont coupé les barbelés, sont entrés dans la concession et ont pris la moto. Les « Taigue » (les groupes de gens sont nommés d'après leur « leader »... je suis le chef des « Mathieu »!) ont passé une bonne partie de la journée à gérer la situation avec les autorités. De notre côté, Geneviève a eu une rechute suite à son indigestion de la veille de Noël et elle a été clouée au lit toute la journée. 

Le 29 en AM toute l’équipe s’est réunie pour visionner le vidéo à plusieurs reprises, donner les commentaires et prévoir le travail de répétition. En après-midi se tenaient les funérailles de Modilé. On a tenu à respecter le choc du deuil vécu par nos amis ici — tout le monde est touché de très près par la mort du jeune Modilé. Un grand concert réunissant des dizaines d’artistes et plusieurs centaines de spectateurs a été organisé pour le vendredi 30, suivi d’une veillée. (Malheureusement, les génératrices ont lâché vers minuit, mettant abruptement fin à l'hommage. Décidément.) Avec tout ce qui se trame, nous avons remis les répétitions au début janvier, quitte à répéter les week-ends alors que nous serons à Goré.

En parallèle, ça me permet à la fois de prendre un peu de temps pour récupérer de cette grippe qui a continué de s’acharner ces derniers jours, tout en étant là pour Geneviève qui est encore malade. Aussi, ça me donne l’occasion de prévoir la suite de mes ateliers. En effet, comme le temps qui nous reste à Gondjé est limité et que les participants ne sont pas habitués à la recherche et à l’écriture, je m’attèle à imaginer quelques canevas de scènes que nous pourrons travailler ensembles en vue du spectacle qu’ils présenteront. J’espère arriver à ce que nos trois ateliers (danse-chant-théâtre) puissent s’entrelacer et se compléter dans le cadre d’une seule mise en scène. C’est un beau défi, j’en rêve la nuit et c’est bien d’avoir le temps d’y réfléchir et d’asseoir un plan d’attaque. Ma principale préoccupation se situe au niveau du propos. Rappelons-nous qu’ici, l’art est à 99% un outil de sensibilisation. L’abstraction, la métaphore, le deuxième degré et la double-image ne sont pas monnaie courante, et ne sont souvent pas compris — en fait les gens n’y voient pas d’intérêt. Comment briser les conventions lorsqu’on s’adresse à des gens qui n’ont souvent aucune référence théâtrale ? Quelles sont les conventions ?…  Je cherche donc une façon d’ouvrir les horizons artistiques des participant.e.s tout en m’assurant de rester proche de leur réalité. Il faut tout de même que ça résonne, pour eux et en eux. 


Sinon, on s’habitue doucement au départ d’Étienne. C’est bizarre, quand même.  Il était toujours là, il faisait partie de la routine, et c’est un peu étrange de ne plus avoir les mêmes discussions de Canadiens au sujet des absurdités quotidiennes (!). D’autant plus que l’équipe, ces derniers jours, a été plutôt morcelée étant donné tous les évènements. 

Sans voiture (elle est au garage), Geneviève et moi avons commencé à avoir une petite routine n’djamenoise. Nous avons rencontré un chauffeur de taxi super sympathique, nommé Adoum. C’est maintenant notre chauffeur de choix. Il est toujours disponible, il nous a laissé son numéro, on se sent en sécurité et il ne nous demande pas un prix effarant comme le font la plupart des taximan. En fait, il a maintenant arrêté de négocier un prix avec nous. Plutôt, il nous dit de lui donner ce qu’on veut, ce qu’on peut. Selon les copains ici, c’est la meilleure chose à N’Djamena. Pour nous c’est bien : on se sent plus libres. En plus, Adoum (qui ne parle pas beaucoup français) nous donne de super cours d’arabe pendant les courses. C’est plutôt génial et assez rigolo — on apprend des mots complètement aléatoires ! Souris, cheval, froid, pardon, marché de mil, téléphone cassé, etc. (que nous avons tous oubliés... jusqu'à la prochaine course!)



26-27 décembre - Des réponses ?… meh… des bonnes nouvelles ?… re-meh…


Que de poussières qui ne semblent pas vouloir retomber…

En début de semaine Taigue et Cyril rencontraient le responsable du Ministère afin d’avoir des explications sur ce qui s’est passé. Après deux jours de rencontres reportées, d’attente de nouveaux papiers à signer, on nous a dit qu’il y a bon espoir… et qu’on devrait avoir une réponse le 3 janvier ! Le 3 janvier !! 

Il apparaît clair que nous subissons directement les contrecoups de la crise sociale qui fait rage au Tchad.

Depuis que nous sommes ici on nous parle de « vache maigre » (expression signifiant qu’on est en période d’austérité), on nous souligne que les enseignants, les professeurs, les médecins et les fonctionnaires sont en grève depuis trois mois. Qui plus est, depuis l’été le fonds de bourses aux étudiants a été complètement suspendu et les fonctionnaires de l’état ne reçoivent que 50% de leurs indemnités. Personne ne va à l’école ou à l’université depuis le début de l’automne. Les hôpitaux offrent des services minimaux. Lorsque Taigue et Cyril on rencontré les fonctionnaires, c’était à leur domicile, d’où ils travaillent en temps de grève. Le 27 décembre le président annonçait que les grévistes ne seraient plus rémunérés : nous assistons donc à un bras de fer entre les syndicats et le gouvernement. Tout marche au ralentit. Dans ce contexte, nous souhaitons une réponse le 3 janvier — mais l’aurons-nous ? 

Il y a quelques semaines, Deby annonçait qu’il n’y aurait plus de réfugiés au Tchad en 2017. Il cherche ainsi à gagner des points politiques en cette période houleuse. En effet, une partie de la population s’indigne de voir que les réfugiés ont certains « privilèges » (rations, logements, terres, etc.) que la population, en pleine crise économique, n’a pas. Bref, c’est donc le CNARR qui va progressivement prendre l’ensemble de la responsabilité des camps — qui deviendront des villages tchadiens. Voilà pourquoi il y a eu cette guerre de mini-pouvoirs lorsque les représentants du CNARR se sont rendu compte que les autorisations étaient passées par le HCR et non par eux. Ils se sont sentis dépassés et ils répondent par l’intimidation. Lorsqu’on sent le besoin d’intimider des artistes qui viennent offrir des espaces créatifs de paix, on est rendu très bas…

Par-dessus le marché, pendant la nuit du 25 décembre un jeune homme, l’animateur et journaliste culturel Modilé Lebad, est mort alors que le fils d’un député, en boisson, l’a gratuitement et injustement poignardé — en pleines célébrations. Le milieu artistique au complet est en deuil devant le départ subit de cette personnalité publique très engagée, se battant pour la promotion des arts et de la culture depuis plusieurs années. Le fait que ce soit arrivé des mains du fils d’un député (il sera envoyé en prison mais il ne subira probablement qu’une justice partielle puisqu’il est protégé par son statut) n’a rien pour calmer la grogne populaire. 

La fin 2016 est mouvementée à N’Djamena…

Malgré tout, on a fait une grande réunion-bilan (artistique, logistique, finances) des dernières cinq semaines, on a évalué les différentes options pour le reste du séjour, on a enregistré deux entrevues de fond pour notre film-documentaire et l’équipe de cinéastes a pris des images de N’Djamena (B-Roll). Nous devions en effet boucler plusieurs détails avant le départ d’Étienne. Eh oui : le séjour d’Étienne prenait fin le 27 décembre. Le reste du travail de captation sera effectué jusqu’au 22 janvier par Cyril et Renaud. Tout était prévu à cet effet, mais c’est tout de même très étrange de voir un membre de l’équipe quitter le groupe après tant de péripéties vécues ensemble.


Nous avons terminé la soirée du 27 décembre au restaurant le Carnivore, tout près de l’aéroport, avec plusieurs amis. Étienne a quitté (à reculons…) N’Djamena à 23h55. 

NAWOUELLE !

24 et 25 décembre 2016 !


Sous les tempêtes de sable qui s’abattent sur la ville depuis le 22 décembre, N’Djamena nous offre un ciel grisonnant, avec des percées orangées ou ocres. Peu de soleil pour réchauffer les coeurs en cette période de Fêtes. Un brouillard épais semble tout englober. Les paysages nocturnes sont surréels — les voitures et les gens semblent émerger de nulle part, spectres bien vivants dans la nuit tchadienne. 

Par contre la chaleur humaine compense mille fois l’hostilité du climat. Nous sommes entourés de personnes merveilleuses. Le 24 décembre en soirée, nous sommes d’abord allés assister à une messe de Noël tchadienne. Dans l’église extérieure, recouverte d’un toit de taule, plusieurs centaines de personnes étaient réunies. Les enfants présentaient des chorégraphies excessivement mignonnes — les mouvements de danse traditionnelle faisaient bouger les ailes de carton accrochées dans leurs dos ! C’est au son de « Gloo-ooooo-ooooo-ooooo-ria…in excelcis de-o… » que nous avons fait notre entrée dans l’église. Se sont ensuite enchaînés sermons en français et en patois, où l’on nous parlais à la fois de la joie de l’arrivée du Sauveur et du grand fléau qu’est l’avortement… j’avoue que ça n’a pas très bien passé, ça. Je regardais tout cela en passant de la curiosité à l’étonnement à la fascination à l’incompréhension. Le choeur, accompagné d’un clavier, d’une guitare électrique, de percussions et d’un balafon (!), scandait le tout. Il fallait voir Geneviève, médusée par le mélange des rythmes traditionnels et des chansons de Noël, alors que le chef de choeur battait la mesure en 4/4 sur un rythme qui ressemblait à du 16/23*6-2…! Pourtant ça marche — mais nos oreilles occidentales ne perçoivent tout simplement pas le rythme de la même façon. 

En fin de soirée nous sommes allés manger entre amis au bar « Le Zénith », où on avait cuisiné un mouton entier pour l’occasion. En journée, nous en avions profité pour acheter quelques denrées rares — dont du vin et un bon scotch ! Une très belle soirée, dans un décors où le faux marbre et les déesses grecques veillaient sur nous. Nous avons chanté à tue tête des hymnes de Noël, tentant tant bien que mal d’enterrer le boum-boum qui jouait dans le bar. Dehors, la tempête de sable rappelait une tempête de neige — vision étrangement rassurante…!

Ah ! J’oubliais : notre cadeau à nous de nous en ce 24 décembre !! À 11h le matin nous sommes allés voir Star Wars au Normandie. Hihi ! Nous devions être dix (tous des nasara) dans la salle, mais nos trois coeurs de geeks tout gonflés remplissaient certainement le lieu et bien au-delà ! Comble de luxure : nous avons apporté une barre de chocolat achetée la veille. Moment de bonheur hors du temps, loin des ânes, des gendarmes et des autorités corrompues, alors que nous avions les yeux rivés sur l’écran sombre (oui, il y a un projecteur brulé au Normandie… les films sont tous un peu sous-éclairés — mais ça va !!), la tête dans les étoiles en grignotant notre chocolat au riz soufflé. C’est nouel c’est nouel c’est nouel !

Le lendemain, nous avons passé la majeure partie de la journée à jouer aux cartes, confinés à l’intérieur par le brouillard de poussière qui pesait dehors. Faut dire que toute cette poussière n’a fait qu’empirer ma grippe (ah, la frustration du temps des Fêtes) et que Geneviève et moi avons combattus une indigestion monstre liée au repas de la veille (eh oui…). Étienne a été épargné. Nous avons donc pu conclure que le coupable n’était ni le mouton, ni le scotch, mais bien la carpe braisée — Taigue et Sarah en ont mangé aussi et ont vécu le même tord-boyaux. Nous avons donc enchaîné les parties de 8 et de bataille corse habillés en mou en écoutant de la musique et en se tenant le moins loin possible des WC — un vrai 25 décembre, quoi. Grippe, indigestion et jeux de carte : seems about right !

Nous qui pensions profiter de la journée pour visiter la famille de Taigue et vivre un 25 décembre tchadien… On remet ça au 1er de l’an !


Pour celles et ceux qui se demandent : voici notre nid de N'Djamena.



vendredi 23 décembre 2016

Vendredi 23 décembre - Encore des complications…

On se réveille à N’Djamena, un peu perdus. Je suis complètement malade, enrhumé, la gorge fortement irritée et le corps complètement déshydraté. La poussière des derniers jours et le soleil ardent font leur effet. Je réalise que je n’ai bu que quelques gorgées d’eau et deux sodas pendant la journée d’hier. 

En avant-midi, Taigue et Roger (qui sont arrivés vers 2h30 du matin) viennent nous rencontrer à la maison pour faire le point. 

La situation n’est pas jojo.
Hier, alors que Geneviève, Étienne et moi montions dans l’autocar, les gendarmes sont arrivés pour le constat, mitraillettes en main comme il se doit. Ils ont refusé de mettre la faute sur les ânes, prétextant que selon l’angle de la voiture c’est nous qui avions volontairement frappé les bêtes… Je répète : selon l’angle de la voiture, nous avons VOLONTAIREMENT frappé les ânes !!! Voyons donc !! S’exprimant avec les villageois en patois que ni Roger ni Taigue ne comprennent (plus de 280 dialectes au Tchad), ils ont clairement choisis leur camp. Ils ont refusé de faire un constat pour nos assurances. Le propriétaire des ânes est arrivé, réclamant un dédommagement pour ses bêtes. Taigue et Roger ont été entourés des villageois. Taigue a refusé catégoriquement de payer.

Ça aurait pu chauffer… 

Heureusement, un chef du village qui était venu directement après l’accident a pris parole et il a calmé le jeu. Un colonel de police qui passait en voiture n’a pas voulu intervenir directement dans l’affaire, mais a tout de même proposé à Taigue et Roger de les escorter jusqu’à Bongor pour aller faire réparer la voiture avant la tombée du jour. Ils ont ainsi évité les violences qui surgissent souvent dans ce genre de situation. 

Donc : pas de constat, pas d’assurances… À Bongor un mécanicien a grossièrement arrangé la voiture afin que les gars puissent rouler doucement jusqu’à N’Djamena (en mettant de l’eau dans le radiateur en cours de route). 

On est tous un peu dégoûtés ce matin. C’est complètement injuste. 

Par chance nous ne sommes pas restés sur place, parce que ça aurait été encore pire. Lorsqu’il y a des Blancs, on demande beaucoup plus d’argent — et de façon beaucoup plus insistante. Lorsqu’un parti a des mitraillettes de son côté, disons qu’on sait qui a le dernier mot. 

Heureusement on n'a pas payé les ânes — notons que j’étais prêt à défendre Geneviève corps et âme s’ils nous la demandaient en échange !!!… en même temps il parait que ça se mange. Ça aurait fait un bon champvallon pour le temps des Fêtes…! 

Blague à part, pour l’instant la voiture est au garage et nous attendons le devis. Nous verrons ensuite comment on peut s’arranger pour payer tout ça. Nous avons prévu de l’argent pour les « imprévus », mais le montant est tout de même limité… À voir.

Dans la sphère « CNARR », Cyril et Taigue sont allé au Ministère de l’Intérieur ce matin. On leur a donné rendez-vous lundi. Tout est donc en suspens. 

… ça va faire une drôle de veille de Noël… Mais bon, que peut-on y faire ? On va prendre le temps d’arriver, on va se reposer un peu après toutes ces émotions, on va remplir le frigo et on va profiter des Fêtes comme tout le monde pour décompresser un peu. 

Comme me disait Marc-André tout à l’heure : ça a l’avantage de faire de sacrées bonnes histoires à raconter autour de la table !

Réconfort : en fin d'après-midi nous sommes allés au "Modern Market", où on trouve les produits européens. Le sentiment de culpabilité passé, on s'est lancés en fous dans le tas...! Fromages, chocolats, yaourt, saucissons... On était comme trois enfants sous un sapin de Noël (en plastique). C'est Noël pour nous aussi, après tout !!! (et ce même s'il fait 35 Celsius !)

En soirée, on s'est préparé un bon poulet basquaise et on a mangé du chocolat pour dessert.
Geneviève a fait un jeu de cartes et on a joué au "8" jusqu'en fin de soirée. On commence doucement à croire que c'est la veille de Noël demain...!

D'ailleurs pour ce réveillons nous allons, avec les amis, acheter un mouton entier et le préparer ! MMbêêêh !

Le jeu de cartes "fait maison", aux couleurs tchadiennes, construit par Geneviève...!